Comment les femmes ont-elles (enfin) conquis le droit de courir ?
Le trail au féminin ne s'est pas construit en un jour. Derrière chaque dossard accroché aujourd'hui se cache une longue histoire de luttes, d'interdits et de barrières sociales brisées. La sociologue Catherine Louveau nous éclaire sur ce chemin parcouru, de l'exclusion historique à l'émancipation par la foulée.
Un siècle d'interdits : quand le sport était une affaire d'hommes
Il y a encore peu de temps, le monde du sport était un "fief de la virilité", conçu par et pour les hommes. Au XIXᵉ siècle, la pratique sportive est quasi intégralement interdite aux femmes, à quelques exceptions mondaines près comme le tennis, où l'on attendait d'elles qu'elles restent vêtues de tenues de ville.
La bicyclette, par exemple, a déclenché des vagues de critiques et de craintes médicales infondées.
On s'inquiétait pour l'organisme des femmes, mais surtout pour l'ordre social : voir une femme en "culotte" (le bloomer) pédaler était perçu comme une menace.
Courir, sauter ou transpirer en public était jugé incompatible avec les rôles assignés de l'époque : procréer et séduire.
La science et la morale : les faux prétextes du "sexe faible"
Pendant des décennies, un consensus entre médecins et institutions a maintenu les femmes dans ce qu'on appelait le "sport atténué". L'idée n'était pas la performance, mais la culture physique destinée à former de "bonnes mères" pour les futurs soldats.
Certains mythes ont eu la peau dure, comme celui de la "descente d'organes". Jusque dans les années 70 et 80, des discours médicaux prétendaient encore que des sports comme le saut à la perche ou le saut à ski étaient dangereux pour l'anatomie féminine. Ces barrières n'étaient pas basées sur des réalités biologiques, mais sur une volonté de contrôler le corps féminin et de préserver une certaine image de la grâce et de l'esthétique.
"Le sport n'est pas émancipateur par principe. La véritable émancipation, c'est quand on n'a plus de tutelle masculine." — Catherine Louveau
De 1928 à aujourd'hui : une conquête pas à pas
Si le marathon olympique n'a été ouvert aux femmes qu'en 1984, soit presque un siècle après les hommes, c'est grâce à des pionnières comme Alice Milliat.
Contre l'avis de Pierre de Coubertin, elle a structuré les premiers jeux féminins pour prouver que les femmes pouvaient, elles aussi, exceller dans l'effort intense.
Aujourd'hui, si tous les sports sont théoriquement accessibles, des inégalités persistent:
La charge mentale : 70% des tâches domestiques incombent encore aux femmes, limitant leur temps pour l'entraînement.
La médiatisation : Les femmes ne représentent que 5 % du temps d'antenne sportif contre 74% pour les hommes.
La confiance en soi : Dès l'enfance, les garçons sont poussés à explorer l'espace, tandis que les filles sont souvent retenues par crainte qu'elles ne se blessent ou se salissent.
En route vers une égalité réelle sur les sentiers
Le trail est un terrain de liberté, mais il reste du chemin pour que les femmes s'y sentent pleinement légitimes. Le message de Catherine Louveau est clair : il faut arrêter de croire que la parité (le nombre) égale l'égalité (les moyens et le traitement).
Pour les futures "Queens of the Mountains", l'enjeu est de s'autoriser à prendre ce temps pour soi, à oser occuper l'espace et à rejeter les injonctions de beauté au profit de la performance et du plaisir brut. Parce qu'au sommet, il n'y a plus de "sexe faible", seulement des athlètes face à l'immensité.

