Un nouvel index UTMB mais toujours des débats
UTMB Group a annoncé fin avril une mise à jour de son index de performance, "afin d’en renforcer la précision, l’équité et la représentativité". Mais derrière la question technique, se cache une autre interrogation : qui doit détenir et administrer l’indice de référence du trail mondial ? Mile & Stone tente d'y voir plus clair.
© Trail Alsace by UTMB
L'index UTMB sous le feu des critiques : les limites de l'ancien algorithme
Il a beau trôner au sommet de l’index UTMB sur longue distance (967), Jim Walmsley n’en restait pas moins critique envers cet outil en décembre : "On voit des différences parfois difficilement explicables entre des scores, cela crée une certaine méfiance et enlève de la crédibilité. Il y a encore du chemin avant que cela devienne un indicateur vraiment légitime",nous confiait l’Américain après avoir reçu son Trail Running Award d'athlète de l’année 2025, récompense d’une saison au cours de laquelle il a explosé les compteurs au Chianti Ultra Trail by UTMB et aux championnats du monde de trail (médaille d’or sur le long).
Jim Walmsley n’était pas le seul à critiquer l’index UTMB, censé chiffrer toutes les performances sur une échelle de 1 à 1000. Manque de précision, scores aléatoires, sous-estimations chroniques des épreuves roulantes… les griefs avaient fini par s’accumuler. Il faut dire que l’index commençait à dater. Imaginé en 2012 par Didier Curdy au lancement de l’International Trail Running Association (ITRA) sous l’impulsion du cofondateur de l’UTMB, Michel Poletti, l’indicateur a été rapatrié dans le giron UTMB en 2021, l’ITRA développant alors un index comparable et concurrent. Mais la mécanique interne n’avait pas évolué depuis quatorze ans jusqu’à la mise en service d’une nouvelle version au début du mois de mai.
"Notre analyse, c’est que le sport avait fortement changé et que le modèle montrait des limites, explique à Mile & StoneFabrice Perrin, responsable sports, communauté et développement durable pour l’organisateur chamoniard. Au sein de notre service data, il y avait une frustration parce qu’on savait qu’on pouvait faire mieux, et du côté des coureurs, cela cristallisait des incompréhensions."
Jim Walmsley au Trail Running Awards ©Mile & Stone
Altitude, technicité, densité : les critères du nouvel index UTMB
Huit mois de travail et de nombreux tests ont été nécessaires pour rafraîchir l’index. Dans son entreprise, l’UTMB a pu s’appuyer sur sa large base de données (55 575 courses, 3,8 millions de coureurs) et sur l’expertise d’un collège d’athlètes, membres pour certains de la Pro Trail Runners Association (PTRA). Champion du monde 2025 de trail court, Frédéric Tranchand a participé à ces travaux : "On donnait notre avis sur les défauts et les améliorations nécessaires. À chaque nouvelle version de l’algorithme, on nous demandait si les nouveaux scores correspondaient davantage à notre ressenti."
Concrètement, la philosophie de l’indice n’a pas changé. Quels que soient la distance et le dénivelé de l’épreuve, il s’agit toujours d’établir un score de performance grâce à un modèle statistique fondé sur la connaissance des participants. Dans cette nouvelle version, "on a augmenté le nombre de paramètres pris en compte et affiné l’exploitation des données", résume Fabrice Perrin. Des critères comme la densité d’athlètes de haut niveau, la technicité du parcours et l’altitude sont désormais intégrés au calcul. Et l’échantillon de coureurs référence retenus pour calculer les index est désormais resserré autour d’un nombre de profils réputés "fiables" sur un type de course précis.
Le sujet reste technique et complexe, mais l’UTMB a soulevé le capot de son nouvel indice dans deux articles publiés sur la plateforme medium.com : "Ils ont ouvert dans une certaine mesure, c’est-à-dire qu’ils ont expliqué leur méthode statistique, ce qui n’est pas le cas des autres index, décode Anthony Saliou, data scientist au sein du laboratoire de performance sportive, Enduraw, qui a vulgarisé l’outil dans une de ses publications. Il reste des zones de flou mais en tant que data scientist, je ne peux que me satisfaire de cette transparence."
Des scores réévalués à la hausse : quel impact pour les coureurs et les élites ?
Depuis la mise en service du nouvel index, les coureurs ont pu voir leurs anciennes performances réévaluées, globalement à la hausse. "L’accueil est plutôt positif, même si on manque encore de précision sur certains types de courses. Nous allons devoir faire encore beaucoup de pédagogie, car un modèle statistique est par nature imparfait", affirme Fabrice Perrin.
Triple vainqueur de la SaintéLyon, Thomas Cardin (Team Kiprun) a ainsi vu sa troisième victoire créditée de 30 points supplémentaires, passant de 901 à 931. "Cela confirme mes sensations ce jour-là, indique-t-il. Jusqu’à présent, la SaintéLyon était systématiquement sous-cotée. C’était flagrant en 2024 alors que j’avais devancé des athlètes aussi forts que Ben Dhiman et Andrzej Witek. On ne court pas pour avoir le meilleur indice, mais ça froisse quand tu fournis un effort que tu estimes maximal et que cela ne se répercute pas dans les scores."
Ce n’est pas un détail. Alors que les amateurs s’en servent essentiellement pour estimer leur temps de course, l’index UTMB revêt un enjeu majeur pour les élites : il établit leur valeur sur le marché auprès des sponsors, détermine leurs conditions d’accès à beaucoup de courses et bien sûr leur qualification pour les finales UTMB à Chamonix. "Il semble que le taux de satisfaction soit pour l'instant en hausse, mais je soupçonne un effet placebo. Des insatisfactions émergeront peut-être quand cet index sera à son rythme de croisière", constate Anthony Saliou.
Cela n’a pas tardé : lors du Trail Alsace by UTMB (photo), le score (883) de Benjamin Polin, arrivé deuxième à l’issue d’une bataille avec le vainqueur américain Christian Allen, a fait réagir sur les réseaux sociaux : "C’est comme si tu sors une masterclass en philo, un truc de fou qui impressionnerait Socrate et que tu prends 11,5/20", a ironisé le compte de référence Les Genoux dans le Gif.
L’intéressé ne verse quant à lui pas dans la polémique : "En réalité, on est partis prudemment, il manquait deux des favoris annoncés et Christian était en reprise. On s’est vraiment excités à partir du 15e ou 16e kilomètre. Et à partir de là, on a appuyé fort. Si on était partis plus vite, on aurait pu coter à 900. 883 n’est pas aberrant, c’est même mon record." Et le Vosgien (Team New Balance) d’ajouter : "J’ai toujours eu beaucoup de détachement vis-à-vis de cet index. Ce qui m’amuse, c’est d’abord de gagner des courses."
© Trail Alsace by UTMB
Index UTMB vs Index ITRA : vers une guerre d'influence ou un indice unique ?
Au-delà des ajustements, une autre question s’impose : celle de la coexistence avec l’index ITRA, dont le mode de calcul est quasi identique. "Est-ce qu’il y a de la place pour deux index ? Non. La vraie question, c’est : quel index va créer le plus de confiance auprès des athlètes ?", estime Anthony Saliou. L’UTMB ne cache pas ses velléités de réunification : "On ne veut pas entrer dans le débat sur quel index est le meilleur, insiste Fabrice Perrin. Notre préoccupation, c’est le manque de lisibilitéde notre sport.On essaye de travailler avec l’ITRA et d’autres parties prenantes pour que, demain, il n’y ait plus qu’un index. Tout est discutable, la seule chose, c’est que l’index UTMB est au cœur de notre système de qualification des athlètes sur notre circuit."
Contactée cette semaine par téléphone, la présidente de l’ITRA, Janet Ng, a botté en touche sur le sujet, nous déclarant "ne pas être en mesure de faire de commentaires pour le moment". D’autres index existent par ailleurs, comme BeTrail ou la cotation VK trail de la Fédération française d’athlétisme, qui n’entend pas en changer : "Est-ce qu’un index associé à un organisateur, certes majeur, doit s’imposer à tous ? s’interroge Adrien Tarenne, responsable des pratiques sportives et évolutives à la FFA. Notre outil nous sert à qualifier les coureurs pour les championnats de France. A-t-on oublié des gens ? Je ne crois pas."
Les athlètes sont quant à eux favorables à cet exercice de clarification : "On a tous intérêt à avoir un interlocuteur unique, confirme Thomas Cardin. Je serais personnellement plus favorable à une cote ITRA, qui n’est pas un organisme privé." Même son de cloche du côté de Corinne Malcolm, membre active de la PTRA : "Beaucoup d’entre nous aimeraient voir l’ITRA — ou une entité indépendante — devenir le système de référence. Le fait qu’un organisateur privé soit le principal système de classement pose de nombreux problèmes pour les organisateurs indépendants." Pour Frédéric Tranchand, "la logique voudrait que World Athletics (la Fédération internationale d’athlétisme) s’empare de l’outil".
En toile de fond, apparaissent d’autres sujets, comme ceux du classement mondial et de la structuration de la lutte antidopage, ce qui fait dire à Fabrice Perrin : "Tout ne sera pas résolu du jour au lendemain, mais notre responsabilité à tous, c’est d’avancer."

