Francesco Puppi : les secrets de sa 2e place historique à la Western States
Pour sa première expérience sur 100 miles, Francesco Puppi s’est distingué en prenant la deuxième place le 28 juin de la Western States derrière Vincent Bouillard. Déjà vainqueur de la CCC 2025, l’Italien du Team Hoka compte parmi les meilleurs ultra-traileurs de la planète mais aussi parmi les plus influents en tant que cofondateur de l’association des traileurs pro (PTRA). Mile & Stone s’est entretenu avec lui.
© UTMB/Gabriele Facciotti
Quel sentiment domine une dizaine de jours après ta deuxième place (en 13h51’08) à la Western States derrière Vincent Bouillard (13h46’15), sachant que vous avez tous les deux battu l’ex-record de Jim Walmsley (14h09’28) ?
La joie et la satisfaction. La course s'est beaucoup mieux passée que ce que j’imaginais compte tenu de ma première moitié de saison 2026. J'ai accumulé les blessures, subi une opération... Réussir mon premier 100 miles à un tel niveau me rend vraiment heureux. Je suis content aussi pour Vincent Bouillard. Dès mon arrivée à Olympic Valley, il m'a invité à dîner, nous avons couru ensemble, nous avons créé un vrai lien. Je l'avais trouvé en forme et motivé. Sa manière de terminer, c’était vraiment impressionnant. Mais évidemment, je me retrouve dans la même situation que Kejelcha au marathon de Londres qui a cassé la barre des deux heures (2e en 1h59’41) mais n’a pas gagné [deuxième derrière le Kenyan Sawe, qui a battu le record du monde en 1h59’30, NDLR].
On n’a pas vu les images de l’instant où Vincent Bouillard t'a dépassé. Que s’est-il passé ?
C’était vers le 145e kilomètre. Il m'a demandé comment j'allais. Je lui ai répondu que j'étais fatigué. Puis je lui ai dit : "Tu fais une course incroyable. Aujourd'hui, c'est ton jour. Vas-y, termine le travail. Tu le mérites." J'ai essayé de rester avec lui pendant un kilomètre, mais son allure était trop rapide. Je voulais gagner, mais j'étais sincèrement heureux de le voir gagner.
Peu d’observateurs te présentaient comme l’un des favoris compte tenu de ta fracture du poignet droit début avril et de ton manque d’expérience sur 100 miles. Tu t’attendais à déjouer les pronostics ?
La blessure a compliqué toute ma préparation. Pendant longtemps après l’opération, mon corps ne répondait pas. Je continuais à m'entraîner, sans retrouver de bonnes sensations. Je n'ai eu qu'un vrai mois de préparation, entre le 20 mai et le 20 juin. Mais au fond, ce qui fait la différence, c'est la régularité accumulée pendant des années.
Cette course restera-t-elle ta priorité à l’avenir ?
J'aimerais y revenir parce que j’ai encore une marge de progression. Mais c’est encore trop tôt pour répondre. Maintenant que j'ai terminé dans le top 10, je suis qualifié pour l'édition 2027. Il faudra que je décide si j'y retourne. En tout cas, j'ai vécu une expérience extraordinaire.
Vers l'UTMB ? Le calendrier de courses de Francesco Puppi après ses victoires à l'OCC et la CCC
Pourquoi avoir choisi de passer sur ultra-trail ?
Je n'ai jamais eu envie de me limiter à une seule facette du trail. Ce qui rend ce sport passionnant, c'est la diversité des formats. Après de nombreuses années sur les distances plus courtes, on finit par avoir le sentiment de répéter toujours la même chose… Et à 34 ans, j'arrive à un moment de ma carrière où je suis prêt pour les longues distances. Il ne suffit pas d'être fort physiquement, il faut assembler énormément de pièces du puzzle. Pour moi, cela représente une évolution très naturelle. Mais concernant l'effort, je préfère les formats de 100 kilomètres aux 100 miles. La Western States était incroyablement difficile. Notre cerveau oublie assez vite la douleur, je suis fier du résultat, mais je ne peux pas dire que j'ai pris du plaisir. Il y a eu des moments merveilleux avec Vincent, Jim et Kilian (Jornet) en début de course, mais ensuite, j'ai passé une très longue partie de la journée tout seul. Les 60 derniers kilomètres ont été particulièrement durs, j'ai souffert pendant près de six heures. À chaque ravitaillement, je disais à mon équipe : "Je ne sais pas comment je vais continuer. Je ne peux pas finir." Et eux me renvoyaient sur le sentier. Sur les distances plus courtes, j'ai le sentiment de mieux maîtriser ce qui m’arrive.
L’intérêt du public et des marques pour l’ultra a-t-il joué dans ta décision de passer sur longue distance ?
Je me pose souvent cette question : est-ce que je fais quelque chose parce que j'aime vraiment cela ? Parce que j'y suis performant ? Parce que cela me rend plus populaire ? Ou parce que cela m'apporte davantage d'opportunités ? C'est un mélange. J'aime préparer un ultra. Comme tout le monde, j'apprécie aussi la reconnaissance. Ce n'est pas ma motivation principale, mais cela ouvre des portes et me permet de développer mon image d’athlète. Les formats de 100 km et de 100 miles attirent beaucoup plus l'attention. Les contrats sont plus importants, les opportunités, plus nombreuses. Mais je ne renonce pas aux distances plus courtes.
Quel sera ton programme cet été ?
D’abord récupérer. Et si je me sens bien, je participerai très probablement à l’OCC. Et peut-être à une autre course à l’automne, mais je n’ai pas encore décidé.
Tu as déjà gagné l’OCC (2023) puis la CCC (2025). Pourais-tu tenter de faire le Grand Chelem en essayant de remporter l’UTMB ?
Gagner les trois n’est pas un objectif. Mais un jour, j’essaierai de disputer l’UTMB.
© HOKA
Dopage, réglementation et inclusion : Les grands défis de la PTRA et du trail professionnel
Tu as une devise : We are so back ("Nous sommes tellement de retour"). Est-ce une manière de dire qu’il ne faut jamais abandonner ?
Je trouve que Never give up comporte une notion de dureté. We are so back est plus léger. Je ne sais même plus comment cette expression est née… Elle véhicule une énergie positive et fonctionne dans toutes les situations. Vous réalisez une grande performance ? We are so back. Vous vous blessez ? We are so back. Vous échouez ? We are so back. C'est une manière de ne pas se prendre au sérieux. J'aime bien avoir ce genre de phrases qui motivent et créent du lien. Je suis d'ailleurs en train de faire fabriquer des tee-shirts avec We are so back (rires).
Tu as un discours ambivalent sur les Etats-Unis. Pourquoi ?
Je ne veux pas entrer dans ces questions, mais évidemment, la politique ou le modèle économique influencent le regard que je porte sur ce pays. En même temps, la communauté du trail aux USA est formidable. Les gens m'ont toujours réservé un accueil incroyable. Et je dois beaucoup aux États-Unis dans mon histoire personnelle. J'y suis allé pour la première fois à 17 ans, pour étudier. Depuis, j'y suis retourné de très nombreuses fois. Je suis reconnaissant pour tout ce que ce pays et les personnes que j'y ai rencontrées m'ont apporté. Mais je reste convaincu que la culture américaine et son influence sur le reste du monde ne produisent pas toujours les meilleurs effets.
Tu es le co-fondateur de l’association des traileurs professionnels (PTRA) et tu n’hésites pas à faire entendre ta voix. D’où vient cette conscience collective ?
Avant d’être un athlète, je suis une personne et tout ce qui se passe autour de moi m’affecte. J’ai envie d’avoir un impact positif sur les autres. Je ne m’attends pas à changer l’avenir du monde, mais dans le milieu du trail, j’ai une certaine influence et je peux travailler avec d’autres personnes pour améliorer notre sport, le développer, le rendre plus populaire, offrir de meilleures opportunités aux futurs athlètes. Je ressens une forme de devoir de rendre quelque chose à ce sport qui me permet d’être ce que je suis.
Est-ce une position difficile à tenir ?
Parfois… Les gens savent que je suis le visage de la PTRA. Ils attendent de moi que je sois capable de résoudre tous les problèmes, ce qui n’est pas possible. La plupart du temps, nous essayons de discuter avec d’autres organisations, de connecter les personnes, de donner notre avis et d’avoir une influence, mais nous ne pouvons pas changer le sport dans son ensemble, ni l’avenir du trail. J’aimerais que davantage de personnes s’impliquent.
Quels sont les plus grands défis pour le trail ?
Nous avons déjà fait énormément de progrès depuis quelques années. Pour moi, le principal défi concerne l’intégrité des compétitions, notamment la lutte contre le dopage. Il y a des discussions en coulisses et il y aura bientôt des annonces importantes. World Athletics affirme sa volonté de mieux contrôler, c’est positif. Nous avons besoin de plus de réglementation. Historiquement, la communauté du trail n’aime pas les règles, mais avec la croissance du sport, nous voyons que nous avons besoin de cadres appropriés pour garantir un bon développement, de davantage de règles et d’organisation. Les gens sont prêts à accepter certaines limitations de leur liberté afin de mieux aborder le futur. L’autre point clé, c’est la diversité et l’inclusion. Je ne veux pas que le trail devienne un sport réservé aux personnes riches. Nous devons continuer à essayer d’être aussi accessibles que possible au plus grand nombre.

