Thomas Cardin : l'appel de l'ultra, la Western States et le défi du professionnalisme
Vainqueur du Chianti Ultra Trail by UTMB et qualifié pour la Western States 2026 (27-28 juin), Thomas Cardin (Team Kiprun) a inauguré avec brio son passage sur ultra. Pour Mile & Stone, le champion d’Europe 2024, 31 ans, explique les raisons de ce virage et pourquoi il s’apprête à mettre entre parenthèses son métier de professeur des écoles pour devenir pro à temps plein. Une petite révolution pour cet athlète attaché à sa discrétion.
Photo © Chianti Ultra Trail by UTMB
Chianti Ultra Trail : la confirmation d'un potentiel sur format long
Ta victoire à Chianti a-t-elle été une révélation ou une confirmation ?
Cela représente 40 km de plus qu’à la SaintéLyon (qu'il a gagnée en 2021, 2023 et 2024) ou aux Templiers (vainqueur en 2024), c’est significatif. Mais je suis arrivé assez confiant parce que je m'étais très bien préparé. J'avais bossé l'endurance sur une allure que je pouvais conserver jusqu'au bout des 10 heures d’effort (9h58’38’’). C’est la confirmation que je suis capable de le faire et que ma décision d’entreprendre ce voyage vers l’ultra est fondée. J’ai pris beaucoup de plaisir à l’entraînement et en course, en obtenant cette victoire dès le premier coup.
Avec un score de 927 à la cote UTMB, tu égales ton record du Marathon du Mont-Blanc 2025 (3e) malgré une distance trois fois plus longue…
C’est exact, même si je n’ai pas ressenti les meilleures sensations de ma carrière lors de ces deux courses. Mes meilleurs souvenirs restent les Templiers 2024, les championnats d’Europe 2024 et la SaintéLyon 2023, même si la cotation juge autrement. A Chianti, je suis resté dans la gestion de A à Z. J'ai fait des erreurs dans la prépa et pendant la course, j’ai encore une marge de progression. Tant mieux car, si je veux gagner la Western States, il faudra être plus proche d’une cote à 950.
Tu as annoncé que tu viserais cette année un top 10 sur cette dernière, est-ce une édition test pour toi ?
J'ai très peu de chances de gagner la Western cette année, compte tenu de mon manque d'expérience et du niveau de la concurrence. L’idée, c'est de faire un galop d'essai, d’apprendre tout en validant un top 10 pour me qualifier pour 2027. Je veux être patient avant de fournir la performance maximale l’an prochain.
Retrouver la flamme : Pourquoi l’ultra est devenu un besoin vital
Comment est né ce projet Western States et de passage sur ultra ?
J'avais un peu perdu ma passion pour l'entraînement et les courses de courte et moyenne distance. J’ai remporté les épreuves qui me faisaient vibrer, mais cette flamme s’éteignait un peu. Cela fait presque dix ans que je m'entraîne de la même façon même si Philippe (Propage, son coach) sait se réinventer. En passant sur ultra, j’ai l’impression de changer de discipline et de façon de réfléchir, c'est un renouveau.
As-tu fait la saison de trop sur court l'année dernière ?
Cela fait plus de deux ans que je souhaite allonger les distances. L’an passé, j’ai joué le jeu de l’équipe de France, mais je sentais que j’avais moins d'envie même si je rêvais de gagner les championnats du monde (abandon sur blessure). Notre vie de famille a aussi changé avec la naissance de mon deuxième enfant, l’achat d’une maison, pas mal de travaux. A posteriori, c'était trop ambitieux.
Ta blessure au pied avant et pendant les Mondiaux était-elle le symptôme de cette envie de nouveauté ?
Ce n'était pas une blessure de surentraînement. Mais elle m'a permis de prendre du recul et de convenir qu’il fallait changer de façon de faire. J’ai eu des discussion avec mon épouse, mes amis, ma famille et Philippe. Il me connaît très bien. Il m'a dit : "Je crois en toi." Ça m'a fait du bien d’entendre ça de sa part. Il coache aussi Ludo Pommeret, donc si lui me dit que je suis capable de faire de l’ultra, ça doit être vrai.
Photo © Kiprun
“La seule communication que je sais faire, c’est gagner”
As-tu été surpris par le retentissement de ta victoire à Chianti ?
C'est juste que pour la première fois, je suis sous les projecteurs de l'ultra alors que j’ai gagné des courses importantes depuis cinq ans. C'est fou parce que mon niveau n’a pas changé et personne ne connaît vraiment cette course qui est assez récente. C’est le révélateur de l’hégémonie de l’ultra. Les personnalités les plus connues dans notre sport ne sont pas forcément les plus fortes, mais celles qui impressionnent le plus par leurs efforts. L’ultra a plus de poids en termes de visibilité.
Tu le regrettes ?
La visibilité ne me fait ni chaud ni froid. En revanche, je trouve ça bien pour mes partenaires. Et personnellement, cela signifie aussi plus de moyens pour bien pratiquer mon sport à l'avenir. Les contrats ne dépendent pas que du niveau sportif mais aussi de la capacité à communiquer. Je ne le fais pas pour ça mais je vois le côté positif.
Te sentais-tu sous-estimé ?
Pas du tout. Cela fait longtemps que j'ai arrêté de me comparer aux autres. Je fais ma petite vie, tranquille. Le plus important, c'est de me faire plaisir à l'entraînement et d'essayer de fournir les performances maximales. La seule communication que je sais faire, c'est gagner, c'est comme ça que je m’éclate.
Ton partenaire, Kiprun (Decathlon), encourage-t-il ton passage vers l’ultra ?
Blandine (L’Hirondel) a brillé en ultra chez les femmes, mais Kiprun n’a pas vraiment d’ultra-traileur homme. Du coup, ça les intéresse, même si je suis libre de mes choix. Comme pour la plupart des marques, gagner l'UTMB est un but. J'ai de la chance que la marque soit alignée avec mes projets. Pour la Western States, toutes les équipes sont en train de bosser pour concevoir des produits adaptés aux spécificités de la course, comme la chaleur. C'est ce qui m’a plu quand j’ai changé de marque (en provenance Hoka). Je suis au cœur du développement, je travaille en permanence avec les équipes à Lille. J’aime que le fruit de mon travail dépasse ma simple personne et se répercute dans les rayons des magasins.
L'effet "Van Rysel" chez Kiprun : Decathlon à la conquête de l'UTMB
Tu t’apprêtes à te mettre en disponibilité de ton poste de professeur des écoles à mi-temps pour devenir pro à 100 %. Cette décision et celle de passer sur ultra sont-elles liées ?
Je ne vais pas me consacrer beaucoup plus au sport. Je vais surtout avoir beaucoup plus de temps pour la récupération et pour ma famille. Jusqu’à présent, j’étais très content de travailler parce que j'aime mon boulot, c’est un bon équilibre et un pied dans la vie réelle, mais cela générait trop de fatigue dans la famille. Comme j'ai un double projet, devenir traileur à 100% va me permettre d'être plus performant et de prendre soin de ma famille. Par ailleurs, pour conserver mon statut de sportif de haut niveau, je devais participer aux grands championnats. En partant sur le long et en renonçant aux grands championnats, je vais perdre ce statut, et donc les aides comme la possibilité de travailler à mi-temps. A partir de là, je ne peux plus être dans la demi-mesure. Dans ce sens, la victoire à Chianti me rassure et me confirme que les choix que j'ai commencé à initier sont plutôt bons.
Au niveau financier, est-ce un risque ?
On va gagner un peu moins d'argent, mais il faut vivre en fonction de ses projets et de ses rêves. J'ai la chance d'avoir un partenaire qui a su revaloriser mes contrats compte tenu de mes performances, sans que je le demande. Je me dis que je peux entrevoir l'avenir sereinement.
Kiprun est en plein développement. Comment envisages-tu l’avenir avec eux ?
Il va y avoir beaucoup de mouvements parce que Decathlon souhaite gagner des marathons majeurs et l’UTMB, et veut s'implanter partout dans le monde. Ils ont la capacité de le faire. Il faut juste un peu de temps pour que cela se mette en place comme cela s'est passé dans le cyclisme (l’équipe Decathlon CMA CGM est actuellement n°3 mondiale, NDLR). Leur matériel de trail est de plus en plus performant, comme ils l’ont fait avec leurs vélos Van Rysel. Ils ont les moyens de développer des produits exceptionnels. Vu ce que fait Decathlon dans vélo, ça va aussi être incroyable dans le trail.
Te considères-tu comme un athlète pro ?
Je suis avant-tout père de famille, c'est ce qui me caractérise le plus. Je ne partirai pas un mois et demi en stage. Bien entendu, il y aura plus d'exigence, la nécessité par exemple de communiquer davantage. Il faudra peut-être que j'accepte de me faire aider parce que je ne suis pas compétent dans ce domaine.
Vas-tu travailler avec un agent ?
Les contrats commencent à devenir importants, négocier seul, ce n’est pas facile, donc j'ai des contacts.
Un sondage publié par Mile & Stone (voir notre article) révèle d’importantes disparités de revenus chez les traileurs pros : 50 % des répondant déclarent des sommes inférieures à 25 000 €. Comment analyses-tu ce chiffre ?
J’ai lu et je l’ai transmis (rires). C’est dur à analyser car il manque des indicateurs. Ce que cela montre, c’est qu’il y a de plus en plus d'argent mais que cet argent va vers une frange réduite de personnes. Personnellement, je ne compare pas, je suis très heureux de ce que j’ai.

