Blandine L’Hirondel : “je ne suis pas dans la norme”
À l’approche de l'UTMB, sur lequel elle figurera parmi les favorites, Blandine L'Hirondel se raconte dans le documentaire simplement intitulé Blandine. Double championne du monde et lauréate de la Diagonale des Fous l'année dernière, gynécologue devenue pro sur le tard, l'athlète de 35 ans évoque pour Mile & Stone son rapport au doute, la médecine du sport féminin et ses ambitions avant la course autour du Mont-Blanc.
© Paul Brechu/UTMB
Tu as été suivie pendant deux ans par des caméras pour le film Blandine. Que découvre-t-on dans ce documentaire qui sortira en août (sur L’Équipe Explore et au cours d'une tournée dans des cinémas) ?
J’étais un peu gênée quand le réalisateur et producteur (Aurélien Delfosse) m’a sollicitée pour me proposer ce projet en m’expliquant qu’il trouvait mon itinéraire intéressant et inspirant. Mais j’ai effectivement un parcours atypique. Ne serait-ce que par mon double projet de gynécologue obstétricienne et traileuse. Le film retrace deux saisons, avec des courses évidemment, mais je ne voulais pas un film uniquement sur mon entraînement et mes compétitions, ça existe déjà. En revanche, j’étais partante pour montrer qu’on peut concilier plusieurs passions et pour faire avancer le sport féminin et la prise en compte de ses spécificités médicales.
De ta découverte du trail à La Réunion lorsque tu étais interne en médecine à ta victoire à la Diagonale des Fous 2025, ce film dessine également un portrait. Ce qui frappe, c’est à quel point tu n’es pas sûre de toi…
Je suis sûre de moi pour les choses que je maîtrise, je reste très scientifique (sourire). Par contre, quand tu as fait la fête jusqu’à 27 ans, consacré 11 années de ta vie aux études, que tu n’as jamais mis de baskets, que ta famille n’est pas du tout sportive, et que du jour au lendemain, ta vie change (championne du monde 2019 en individuel et par équipes), c’est logique de ne pas avoir confiance ! Je suis quelqu’un qui aime comprendre. Là, je ne comprenais pas. Ce n’est pas du tout exagéré quand je dis que je n’avais jamais entendu parler de plan d’entrainement un mois et demi avant de devenir championne du monde. Je ne suis pas dans la norme.
© Franck Oddoux /UTMB
"Chaque victoire est un émerveillement"
Ton palmarès ne te rend pas plus confiante ?
A chaque compétition, je me dis que la logique va reprendre le dessus. Je trouverais normal que quelqu’un qui a baigné dans le sport depuis toujours et développé des qualités physiques et mentales soit devant moi… Du coup, ce que je vis depuis mes premières années est exceptionnel. Pour certains, les résultats sont la reconnaissance d’un travail acharné. Moi, chaque victoire est un émerveillement, je cherche toujours à me surprendre.
Ce film est aussi l’occasion pour toi d’évoquer le sport au féminin, en quoi était-ce important ?
C’est bien tombé puisque le film couvre une période de reconversion dans la mesure où j’ai mis de côté la blouse et les tenues de bloc opératoire pour me consacrer au sport et à la gynécologie de la femme sportive (notamment via le compte Instagram lagéynecosportive). Ce sujet est de plus en plus reconnu, mais la route est encore longue. Quand je parle de gynécologie du sport, on me demande souvent : "C’est pour que les femmes qui courent pendant leurs règles?" C’est beaucoup plus large. Et cela concerne toutes les femmes, y compris celles qui débutent.
Pourquoi avoir décidé de passer professionnelle à 100 % depuis deux ans ?
La raison principale, c’est que je n’arrivais plus à concilier un temps plein de gynécologue avec ma vie de sportive de haut niveau. Un temps plein à l’hôpital, ce n’est pas 35 heures… J’avais commencé à réduire mon activité pour faire du temps partiel, ce qui m’allait très bien. Je faisais une semaine de gardes de 24 heures, ça me permettait de bien m’entraîner. Mais je continuais de faire de l’obstétrique et de la chirurgie d’urgence. Comme dans le sport, pour être performante, il faut pratiquer tout le temps, au bout de 2 ou 3 ans, je voyais que j’étais moins épanouie, j’avais peur, je me demandais si j’arriverais à gérer tous les cas. Parfois on est amené à faire des gestes que l’on pratique rarement… Je devais faire un choix : soit je m’y remettais à fond en faisant une croix sur le sport de haut niveau, soit je me mettais en libéral pour avoir plus de temps. Mais cela nécessitait beaucoup de démarches. J’ai choisi la facilité en ne renouvelant pas mon contrat à l’hôpital et en prenant du temps pour évaluer comment j’avais envie de renouveler ma pratique. Ça m’a permis de passer mon diplôme de médecin du sport et de développer mon activité sur la gynéco chez la femme sportive.
© Gabriele Facciotti /UTMB
"Je n’ai pas eu l’audace de renégocier mon contrat"
Est-ce un sacrifice financier ?
Forcément car mon contrat n’a pas évolué depuis que j’ai arrêté de travailler. Je ne vais pas me plaindre, mais je ne vais pas cacher que j’ai signé mon contrat il y a six ans. Et quand je l’ai renouvelé au bout de trois ans, je n’ai pas eu l’audace de renégocier. Quand je vois les montants que certains touchent aujourd’hui, je ne suis pas jalouse, mais je me dis que je pourrais vivre très correctement. En quelques années, les contrats ont beaucoup augmenté. C’est tant mieux, si les marques sont prêtes à mettre autant d’argent, c’est qu’elles ont des retours sur investissement et que pendant des années, les athlètes se sont peut-être fait avoir (rires).
Tu es avec Decathlon depuis le début dans les teams Evadict puis Kiprun. Comment juges-tu l’évolution de la marque dans le trail ?
Quand j’ai été championne du monde en 2019 et championne de France, j’ai signé avec Hoka mais à l’époque, je n’avais que des chaussures, ce qui ne me choquait pas. Ensuite, j’ai rejoint Evadict, j’étais très satisfaite des produits, mais ce n’était pas ce que c’est devenu aujourd'hui. Je les vois travailler au siège à Lille, en deux ans, c’est incroyable ce qu’ils ont réussi à faire. Les prix ont augmenté mais à qualité égale, cela reste bien plus accessible.
Après ta victoire à la Transvulcania en mai, tu as été blessée (psoas). Tu as communiqué récemment sur cette période difficile. Pour quelle raison ?
C’est curieux parce que beaucoup de gens l’ont interprété comme cela. Il y a un souci de santé mentale dans le sport, je suis d’accord. Mais le but de ce texte était de montrer qu’il faut reprendre progressivement avec des micro-footings de deux minutes alors qu’auparavant, j’avais tendance à reprendre trop fort, trop vite. J’ai été impressionnée par le nombre de témoignages de gens qui vivent mal cette période d’arrêt. C’est fou comme les gens peuvent être mal lorsqu’ils ne peuvent plus faire de sport… On va trop loin dans le toujours plus. Alors que moi, cela m’a permis de faire plein d’autres choses : j’ai soufflé, je me suis concentrée sur mon diplôme de médecin du sport, j’ai fait des balades avec mon conjoint, j’ai fait un voyage en itinérance à vélo et j’ai vu ma famille. Je l’ai très bien vécu !
"Pas du tout dans l’optique de faire le match avec Ruth à l’UTMB"
Tu viens de remporter l’Ultra Ariège (55 km) devant tous les hommes. C’est le signe que tu retrouves la grande forme?
Je me suis inscrite au dernier moment. On peut croire à une performance exceptionnelle. Mais la densité n’était pas extraordinaire, c’est symbolique. L’an dernier, la course s’est gagnée trente minutes plus rapidement.
Dans quelle condition physique aborderas-tu l’UTMB ?
Il y a deux mois, j’avais plus de chances de ne pas être sur la ligne de départ. Aujourd’hui, il y a beaucoup de chances que j’y sois, parce que je ne suis plus blessée. On verra quel niveau j’aurai. Je suis déjà contente d’être là où j’en suis. L’état de forme n’est pas optimum, mais il y a tellement de paramètres en ultra.
Tout le monde attend un match avec la tenante du titre, Ruth Croft…
Tout le monde l’espère mais je ne suis pas du tout dans cette optique. Pour moi, Ruth est intouchable. Il faut être très humble et ne pas se fixer d’objectif de place. Je vais rester dans ma bulle. J’ai mon petit objectif qui peut paraître peu ambitieux pour les journalistes qui consiste à battre mon record personnel sur l’UTMB. La première fois, je découvrais (3e en 24h22’50’’ en 2023), j’ai ensuite eu une petite frustration de ne pas avoir fait mieux la deuxième (5e en 24h35’54’’en 2024) à cause de grosses ampoules aux pieds et du Covid. Cette fois, j’espère tout optimiser et me dire à l’arrivée que je ne pouvais pas faire mieux. J’aimerais revivre la sensation de la Diagonale des fous 2025 où j’ai couru dans un état de flow.

