Trail running en Espagne : les paradoxes du troisième marché européen

Avec plus de 2 000 courses et un nombre de pratiquants qui ne cesse de croître, l'Espagne s'impose comme un acteur majeur du trail running, troisième marché en Europe selon l'ITRA. Mais derrière cette expansion, le modèle n'a pas encore atteint sa pleine maturité. Entre Transvulcania le week-end dernier et Zegama Aizkorri ce week-end, Mile & Stone vous en dit plus.

© Diego de la Iglesia

Avant Kilian Jornet : Un siècle d'histoire et de structuration du trail ibérique

Si elle dispose avec Kilian Jornet de la figure la plus connue de la planète trail, l'Espagne n’a pas découvert la discipline lors de la première victoire de ce dernier à l'UTMB, en 2008. On retrouve en effet trace de la pratique il y a plus de cent ans, en 1912, année de naissance du Trofeo Pagasarri à Bilbao, première course de montagne ibérique. "La discipline est aussi présente en Catalogne en 1914 avec la Cursa de Resistencia Sant Llorenç de Munt et à Madrid en 1916 avec la Cercedilla Siete Picos, deux courses organisées par des clubs de montagne", retrace pour Mile & Stone Sergio Mayayo, journaliste et fondateur du site Carreras de Montaña

Pendant quatre-vingts ans, ces clubs entretiennent cette pratique à la marge, qui ne concerne que quelques centaines d'initiés. Les premières courses modernes n'apparaissent qu'à la fin des années 1990, avec le Maratón Alpino Madrileño à Cercedilla et l'Aneto Xtreme Marathon, une épreuve dans la lignée du skyrunning, avec son sommet à gravir à 3 404 mètres d'altitude, qui ne survivra que trois éditions.

La pratique prend un tournant au début des années 2000 sous l'impulsion de deux fédérations. En juin 2002, celle des sports de montagne et d'escalade (FEDME) organise son premier championnat national à l'occasion du Maratón Alpino Madrileño. Son président Joan Garrigós, alpiniste catalan resté à sa tête près de trois décennies (1992-2021), "a rapidement perçu le potentiel que le trail running pouvait apporter à la pratique de la montagne, il a alors structuré un maillage de courses à travers tout le pays en s'appuyant sur les clubs locaux d'alpinisme et de randonnée", raconte Sergio Mayayo. 

Un mois plus tard, en juillet 2002, la fédération d'athlétisme espagnole (RFEA) envoie sa première équipe aux championnats d'Europe de course en montagne à Madère avec, dans ses rangs, l’une des premières stars espagnoles, Tòfol Castanyer. Les équipementiers s'engouffrent dans la brèche : Joan Solà, directeur marketing d'Amer Sports Espagne, réoriente Salomon vers le trail et lance la carrière de Kilian Jornet. Toujours en 2002, Zegama Aizkorri voit le jour au Pays basque, le Catalan y signe son premier succès cinq ans plus tard, à 19 ans, il y reviendra douze fois (pour onze victoires) et y fait son retour ce week-end.

© GTWS / KOASTAL FOREST

Des Canaries aux Pyrénées : Les secrets d’un modèle low-cost ultra-compétitif

Aujourd’hui, l’épreuve basque constitue avec la Transgrancanaria et la Transvulcania une trinité de courses reconnues internationalement, cette légitimité s'est étoffée avec le circuit Skyrunner World Series, dont 5 des 19 étapes, y compris la finale, se courent en Espagne, et, en septembre 2025, lorsque les championnats du monde de trail et de course en montagne se sont tenus à Canfranc-Pirineos, dans les Pyrénées aragonaises.

Le nombre de coureurs sur les 2 000 courses recensées dans la base ITRA épouse cette croissance, passé d'un peu moins de 15 000 en 2020 à la sortie du Covid à plus de 60 000 aujourd'hui. Ce succès, la discipline le doit en partie au rapport qualité-prix des épreuves. "En Espagne, un dossard en trail coûte en moyenne un euro par kilomètre", explique à Mile & StoneJuan Carlos Granado, responsable du haut niveau pour le trail à la RFEA, tandis que Sergio Mayayo estime que "ce ratio monte de 3 à 6 euros en France". Autre exemple : le coût du dossard sur la Transgrancanaria (125 km) s'élève à 170€, contre 330€ sur un format similaire à Chamonix (CCC).  

Dans l’univers espagnol du trail, les îles Canaries occupent d’ailleurs une place à part"Le gouvernement des Canaries a souhaité faire la promotion du territoire comme destination touristique toute l’année, notamment avec le trail en hiver", explique Xavier Pocino, directeur d’UTMB pour l'Espagne, qui accueille trois courses du circuit UTMB World Series. Selon nos informations, les subventions publiques atteignent ainsi 25 % du budget de la Transgrancanaria, l’absence de TVA liée au régime fiscal spécial de l’archipel tirant les prix vers le bas. "Nous avons dépassé les 6 000 participants en 2026, dont 44 % d'internationaux, avec des coureurs issus de 75 pays, les inscriptions ayant augmenté de 48 % en deux ans", se réjouit Jota Villaluenga, responsable presse de l'épreuve.

Pour Sergio Mayayo, "la participation de coureurs internationaux sur les épreuves espagnoles va encore croître, grâce à un coût de la vie attractif (voyages, hébergement, restauration) et des conditions météo clémentes".

Blandine L’hirondel, vainqueur de Transvucalnia 2O26 ©Transvulcania

Le triomphe des formats courts et le défi de la parité

Si l’Espagne attire de plus en plus les pratiquants, ceux-ci privilégient encore les distances accessibles. Sur ce point, les données de l'ITRA sont éloquentes : 39 % des dossards se concentrent sur des formats semi-marathon, quand le 100 miles ne capte que 2 % du peloton, soit 1 528 finishers par an (contre 14 291 en France). Sur les 5 843 participants inscrits à la Transgrancanaria en mars, la Classic de 125 km ne rassemblait que 1 006 coureurs, quand le marathon en a attiré 1 804, le format half 1 239, la croissance la plus forte revenant à la Promo (12 km), en hausse de 107 % en un an. 

Xavier Pocino, directeur d’UTMB Iberia, confirme cette tendance : "La course qui fonctionne bien aujourd’hui est le 50K, le 100M, c’est encore un peu juste.” La filiale de l’UTMB a d’ailleurs lancé un nouveau format de 75 km sur Val d’Aran pour inviter les coureurs à passer à la distance supérieure, les 1 400 dossards du 50K étant pris d’assaut.

Autre particularité de la discipline en Espagne, elle reste très masculine - 22,8% de pratiquantes contre 29,7% en France, selon les données ITRA -, ce qui s’explique notamment par l’histoire du pays. "Jusqu'à la fin du franquisme, la culture patriarcale était prédominante, les femmes devaient rester à la maison. Seuls les hommes et les plus riches pouvaient participer à des événements sportifs", rappelle Juan Carlos Granado. "La génération de ma mère fait désormais du sport, mais la transition est lente”, note de son côté Laura Font, trentenaire qui dirige l’agence de communication Lymbus. "Les choses commencent à bouger, remarque cependant Jan Margarit Solé, qui a passé dix ans chez Salomon en tant qu’athlète. Même si elles restent très minoritaires,certaines athlètes touchent désormais des contrats à six chiffres ; et à l’occasion des Mondiaux de Canfranc, la fédération espagnole d’athlétisme a récompensé les vainqueurs, qu’ils soient hommes ou femmes, avec la même prime de 40 000 euros."

© FFA

Hoka, Salomon, NNormal : La bataille des géants sur le troisième marché européen

Du côté des équipementiers, l’Espagne, troisième marché européen derrière la France et l’Italie, est aussi un territoire à géométrie variable. Laura Font, dont l'agence tire 65 à 70 % de son chiffre d'affaires du trail, le dit sans ambages : "Depuis le Covid, les contrats se nouent au projet, moins sur le long terme." Dans ce contexte, la géographie fait partie intégrante de la stratégie, ce que souligne Sergio Mayoyo : "Hoka a été très intelligent en choisissant de s’implanter non pas à Barcelone, mais à Madrid. Si vous êtes à Barcelone — comme l’a fait Salomon il y a trente ans — votre réseau commercial a plus de difficultés à couvrir l’ensemble de l’Espagne. C’est aussi pour cette raison qu’Adidas a choisi Saragosse pour sa situation plus centrale."

Le marché reste dominé par les marques historiques : "Hoka est le numéro un aujourd’hui, Salomon toujours deuxième, mais s’oriente davantage vers le lifestyle, tandis que La Sportiva et NNormal sont au coude-à-coude", explique Carla Lozano, dont la société basée à Barcelone distribue La Sportiva en Espagne depuis quinze ans. Lancée en 2022, NNormal "est particulièrement bien implantée en Espagne", souligne Xavier Pocino, la marque bénéficiant de la notoriété de son cofondateur Kilian Jornet et de la puissance de feu de Camper. De nouveaux entrants se fraient également un chemin à l’instar de "Brooks, On et New Balance, qui gagnent du terrain", estime Laura Font, mais également de marques plus urbaines, telles que Satisfy et Mount to Coast, qui s'appuient sur les grandes villes à plus fort pouvoir d’achat pour exister.

Si l’offre augmente, le consommateur reste cependant sensible au prix dans un contexte économique dégradé depuis le Covid. "Les chaussures coûtent le même prix partout en Europe, mais les salaires restent faibles en Espagne, rappelle Carla Lozano. Avec un salaire minimum autour de 1 200 euros et une inflation importante depuis 2020, certaines marques premium peuvent avoir plus de difficultés à trouver leur place."

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