Baptiste Chassagne : “une validation de mon niveau sportif et de mon profil”

L’horloger suisse Tudor vient de faire une entrée remarquée dans le trail running, en devenant d’abord partenaire de quatre athlètes internationaux - Courtney Dauwalter, Miao Yao, Baptiste Chassagne et Rémi Bonnet - ensuite du circuit UTMB World Series. Mile & Stone a pu échanger avec Baptiste Chassagne lors d’une journée presse dans le cadre du Trail Verbier Saint-Bernard By UTMB.

Baptiste Chassagne & Tudor ©Frederic Chevance / Mile & Stone

Comment s'est fait votre rapprochement avec l'horloger Tudor ?  

L’initiative est venue d'eux. Pour situer le contexte, après ma victoire à la Diagonale des Fous, j'ai connu un véritable élan médiatique. Il y a clairement eu un avant et un après en termes de notoriété. Je l'ai ressenti encore plus fort qu'après ma deuxième place à l’UTMB. À ce moment-là, je me suis fait une réflexion que je trouvais élégante, tant pour mes valeurs personnelles que pour ma stratégie de “marque athlète” : je ne voulais pas accumuler de nouveaux partenaires. Je préférais verticaliser et pérenniser mes relations avec ceux qui m’avaient déjà fait confiance et m’avaient permis de vivre ces émotions à la Diagonale. J’ai toujours choisi d'avoir très peu de partenaires pour valoriser cette exclusivité, me focaliser sur la performance, et me dire qu’avec un cercle restreint, je pouvais faire les choses parfaitement avec chacun d'eux. Après la Diag, je m'étais donc fixé comme défi de dire non aux nouvelles sollicitations pour me concentrer sur mes soutiens historiques. J'avais juste laissé une éventuelle porte ouverte pour un projet qui aurait été vraiment incroyable, une aventure qui m’aurait donné des papillons dans le ventre. C'est précisément à ce moment-là que Tudor s'est manifesté. Ils sont passés par Greg, mon manager qui gère toute la partie performance, nous nous sommes appelés, puis rencontrés. Pour la petite anecdote, je suis même arrivé en retard à notre premier rendez-vous à cause d'un blocage à la frontière... un comble pour de la ponctualité suisse ! Ils sont donc venus vers moi et j'ai tout de suite été ultra-réceptif. Je suis passionné de cyclisme et de sport en général, donc je connais l'immense impact de Tudor dans cet univers. J'ai été très touché de faire partie de leur processus de sélection.

Est-ce pour vous une forme de consécration, le signe que votre carrière franchit un cap supérieur en vous ouvrant les portes de marques d'une telle envergure ?

Oui, je l’ai pris comme une reconnaissance du chemin et du travail accomplis. C'est une validation de mon niveau sportif, mais aussi de mon profil. Tudor cherche des athlètes singuliers. Mon choix de rester exclusif, d’incarner une image assez premium en refusant certaines opportunités lucratives par choix de performance, a fini par payer. Cette logique de long terme a séduit un partenaire non-endémique qui souhaitait s'implanter dans le trail. Ça a validé la ligne de conduite que je m'étais fixée des années auparavant.

Pouvons-nous parler de la durée de ce contrat, ou même de son montant ?

Le montant reste confidentiel, et pour la durée, disons simplement que nous nous inscrivons sur le long terme Ce qui m'a énormément touché, c'est de voir le niveau du projet. Quand ils m'ont présenté les quatre athlètes qui allaient rejoindre l'aventure, j'ai vu un maillage géographique incroyable : deux femmes, deux hommes, une Américaine, une Chinoise et le Suisse Rémi Bonnet, qui est l'un des tout meilleurs mondiaux. Me dire que l'on me place dans ce roster, avec l'espoir que j'atteigne rapidement leur niveau, cela apporte une pression extrêmement positive, ça m'oblige à élever mon niveau d'exigence et d'implication. Pour en revenir au long terme, après ma révélation à l’UTMB 2024, j'ai ouvert le chapitre de la confirmation. On dit souvent qu'il est plus difficile de confirmer que de se révéler. Aujourd'hui, j'ai réussi à aligner mes cinq partenariats sur la même durée. Savoir que ma situation est stable pour les trois prochaines années m'apporte une immense sérénité. Dans le trail, c'est une chance rare qui permet de construire sans l'urgence permanente du résultat.

“Un monde qui s'imprègne des valeurs du trail
est un monde qui se porte mieux”

Cette arrivée de Tudor, qui s'ajoute à votre partenariat avec Back Market, n'est-elle pas le symbole d'une transition pour le trail, qui s'ouvre de plus en plus à des marques extérieures à son univers d'origine ?

Tout à fait. Mon partenariat avec Back Market, qui est une entreprise certifiée B Corp avec une vraie mission écologique, m'avait déjà fait mettre un pied dans cet engrenage vertueux où des acteurs non-endémiques s’intéressent à notre discipline. C’est l’évolution naturelle de notre sport. C’est très positif de voir que les valeurs du trail — l'éco-responsabilité, la convivialité, l’audace, le dépassement de soi — attirent ces marques. Certains y voient une menace pour nos traditions, mais je le perçois plutôt comme une opportunité d’universaliser ce que nous faisons de bien. Un monde qui s'imprègne des valeurs du trail est un monde qui se porte mieux. En tant qu'athlètes, c'est notre rôle de poser les limites et de servir de garde-fous contre les dérives. Je viens de la ville, je suis un pur produit de la génération Kilian Jornet qui a découvert cette discipline par les réseaux sociaux et la médiatisation. Ayant bénéficié de cette ouverture, je ne me vois pas aujourd'hui fermer la porte derrière moi et refuser que le trail s'universalise.

Quels sont justement vos propres garde-fous ? Sur quels sujets vous engagez-vous pour préserver l'éthique de votre sport ?

C'est une question qui a fait l'objet d'un vrai dilemme personnel lors de ma signature avec Tudor. Ayant grandi en milieu urbain, j'ai toujours été plus sensible aux problématiques sociétales qu’aux sujets purement environnementaux. Quand on vit à la montagne, dans une bulle préservée comme Combloux, on est un peu coupés de l'insécurité, de la pauvreté ou du manque de mixité sociale. J'ai toujours voulu m'impliquer dans des projets qui favorisent l'accessibilité et l'universalité du sport. Alors, quand Tudor m'a sollicité, je me suis demandé s'il n'y avait pas un décalage entre mes convictions et l'image d'une marque de montres de luxe. J'ai résolu ce dilemme en comprenant que ce partenariat était la reconnaissance de mon travail, et surtout une opportunité d'avoir des moyens pour porter mes messages d'accessibilité encore plus haut et plus loin. Pour moi, la convivialité et l'ouverture du trail à tous sont des valeurs prioritaires. Le trail doit être un vecteur de bonheur et de découverte de soi, particulièrement pour ceux qui vivent loin des montagnes et qui font face à des réalités quotidiennes difficiles.

Si l'on se penche sur votre parcours purement sportif, on sent que vous avez changé de dimension ces deux dernières années. Le fameux “syndrome de l'imposteur” s'est-il enfin estompé ? Comment appréhendez-vous vos objectifs futurs ?

Ce complexe de l'imposteur est, contre toute attente, toujours extrêmement présent. Après ma victoire à la Diagonale ou ma deuxième place à l’UTMB, j'ai réussi à prendre un peu de confiance en me disant que j'avais peut-être un vrai potentiel dans ce sport. Mais la réalité, c'est que trois semaines ou un mois après, ce doute réapparaît et je dois refaire tout le travail mental. Avant chaque course, je ressens à nouveau ce complexe d'infériorité face à des athlètes plus montagnards. Je travaille d'ailleurs en préparation mentale depuis cinq ans sur ce sujet. Avec le recul, je me dis que ce complexe me préserve d'une ambition démesurée et me force à rester humble. C'est un schéma très paradoxal : après une course, j'ai une vraie prise de conscience de ma performance, puis je retourne à l'entraînement pour l'échéance suivante et, à mesure que l'objectif approche, je me persuade à nouveau que je suis juste un besogneux de la ville qui n'est pas à sa place. Ma victoire à la Diagonale des Fous m'a prouvé que j'étais fait pour l'ultra. Je n'ai couru que trois 100 miles dans ma vie : j'ai fait un top 10 à l'UTMB pour le premier, une deuxième place l'année suivante, avec l'un des meilleurs chronos de l'histoire de l'épreuve, et j'ai gagné la Diagonale avec le record à la clé pour mon troisième. J'ai sans doute un talent sur les efforts de plus de 12 ou 13 heures, mais comme on ne réalise ce genre d'efforts qu'une fois par an, c’est très difficile de construire une confiance inébranlable là-dessus, contrairement à des athlètes qui s'illustrent sur des formats plus courts et répétitifs.


“Mon ambition est de passer sous la barre mythique des 20 heures à l’UTMB”


Allez-vous ajouter de nouvelles courses à votre calendrier pour pallier cela ?

Non, je préfère construire ma carrière sur un grand format de 100 miles par an. Mon grand objectif, défini depuis ma deuxième place à l'UTMB 2024, reste l'UTMB 2026. Mon but est de battre mon propre temps de 2024. Le parcours étant identique, ce chrono sera le seul juge de ma progression. Je ne vais pas vous sortir des phrases toutes faites sur le simple plaisir de participer : j'y vais pour la compétition. Mon ambition est de passer sous la barre mythique des 20 heures. Très peu d'athlètes ont réalisé cet exploit sur la boucle complète. C'est un objectif ambitieux, mais qui ne dépend que de moi, et c'est ce qui me convient.

On sent que vous vous focalisez principalement sur votre propre performance plutôt que sur la confrontation directe avec vos adversaires. Comment gérez-vous ce positionnement ?

C'est une excellente remarque. Quand je vois des athlètes comme Kylian Mbappé, ou même Rémi Bonnet, je constate que nous avons des mentalités très différentes. Mon refus d'entrer dans une confrontation directe et virile avec les autres sera peut-être mon plafond de verre le jour où je me battrai pour la victoire finale sur l'UTMB, ou alors c'est ce qui me permettra de franchir ce cap ultime. Pour l'instant, je me préserve en ne pensant pas aux autres. Je n'ai commencé le trail qu'il y a six ans à ma sortie de Sciences Po Paris, et je n'ai réellement que trois ans de haut niveau derrière moi. Je suis encore en pleine phase de construction. Mais cette situation me confère une immense capacité d'émerveillement. Comme je n'étais pas programmé pour cela, tout ce qui m'arrive me paraît extraordinaire. Cet émerveillement entretient ma fraîcheur, ma spontanéité et ma motivation au quotidien. Quand les moments deviennent difficiles, je me rappelle d'où je viens, tout comme je le fais avec mon double projet dans la restauration.

Parlons justement de ce double projet. Vous aviez monté une agence de communication, que vous avez récemment mise de côté pour vous lancer dans la restauration à Combloux. En quoi cette double activité est-elle essentielle pour vous ?

C'est vital. J'ai compris que pour être performant comme athlète, je devais d'abord être épanoui en tant qu'homme. Et pour cela, j'ai besoin d'avoir d'autres projets que la seule quête de performance sportive, qui m'angoisse si je mise tout dessus. Je suis beaucoup plus robuste en m'appuyant sur deux piliers. Après six ans à la tête de mon agence de communication, j'ai ressenti une certaine lassitude et un besoin de nouveauté. Mon leitmotiv était simple : moins d'écrans, plus de concret. J'ai toujours été passionné par la restauration. J'y ai travaillé comme serveur durant mes études et j'ai toujours adoré l'adrénaline du coup de feu, le travail d'équipe et la gratitude immédiate du client. C'était un rêve depuis dix ans. L'opportunité s'est présentée avec un ami très proche qui est un jeune chef talentueux, lui aussi dans une démarche de haute performance puisqu'il vise le titre de Meilleur Ouvrier de France. J'ai choisi de m'associer avec lui et d'investir l'argent gagné grâce à la communication et au trail dans cette affaire à Combloux pour m'ancrer localement. Aujourd'hui, je travaille environ 20 à 25 heures par semaine pour le restaurant, je gère la communication, le développement de l'offre séminaire pour les entreprises de l'outdoor et j'effectue deux services par semaine en salle pour rester intégré à l'équipe, cela me garde les pieds sur terre. Il y a aussi une dimension managériale très intéressante. Se faire appeler patron, chef ou boss à seulement 32 ans, ça m'a fait bizarre au début. J'ai dû faire évoluer ma posture, apprendre à diriger. C'est un défi passionnant pour lequel je n'ai pas eu de formation. Finalement, ma plus grande fierté ne sera peut-être pas de gagner l'UTMB, mais de savoir que les personnes avec qui je travaille au quotidien me considèrent comme un bon patron, humain, et capable de mener à bien son entreprise.

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