GR20, Pacific Crest & John Muir Trail … les FKT, la nouvelle obsession du trail pro

Après François D'Haene en juillet, Aurélien Dunand-Pallaz a battu fin septembre le record du GR20. Un projet construit de longue date avec ses partenaires, qui illustre bien comment de plus en plus d'athlètes font des FKT (Fastest Known Times) des objectifs à part entière, et non plus secondaires au cœur de saisons rythmées par les courses. Mile & Stone décrypte cette tendance. 

© @Rising.Story

"Ça aurait pu mal tourner… " Dix jours après avoir établi un nouveau record (27h29’30’’) du GR20 (166 km; 12 000m D+), Aurélien Dunand-Pallaz ne peut s’empêcher d’éprouver une frayeur rétrospective. Alors qu’il courait sur les sentiers corses, son aventure a failli dérailler en coulisses quand l’un des cinq véhicules de son équipe est tombé en panne. "Il y avait cinq pacers dans la voiture. Ils ont dû faire un petit rallye pour arriver 5 minutes avant mon passage. Tout aurait pu être chamboulé", confie-t-il à Mile & Stone.
 
Sur le coup, l’ultra-traileur de 33 ans n’en a rien su et il a pu réciter sa partition pour soustraire plus de deux heures à la marque établie par François D’Haene (29h46’20’’) le 9 juillet. Un écart conséquent qui inscrit sa performance au livre d’or de l’année. "Il y avait moins de monde qu’à Chamonix à la fin d’un UTMB, mais beaucoup d’émotion, raconte Aurélien Dunand-Pallaz, 2e de l’UTMB 2021 et auteur du doublé Hardrock-Diagonale des Fous en 2023. C’était un gros objectif que je m’étais fixé depuis 2020. Ce record, c’est la concrétisation d’un long travail de construction et de préparation."
 
Pour en arriver là, le natif d’Albertville n’a pas eu peur de tout miser sur le GR20 alors qu’il était selon lui cette année "dans la forme de (sa) vie” (950 de cotation UTMB au 110 km du Restonica Trail en juillet !). "J’ai assumé le fait que c’était mon projet de l’année. C’est un risque et une forme de pression car tous les regards étaient braqués sur moi et si je me loupais, on rentrait tous à la maison. Mais c’est le sport pro", poursuit l’ancien kiné, passé professionnel à 100 % fin 2025.

© Compressport

"Un gros budget", mais "une audience monstrueuse"

Focalisé sur son projet, il a poussé tous les curseurs au maximum pour augmenter ses chances de réussite. Connaissant par cœur le GR20 après une vingtaine de visites sur l’île de Beauté, il n’a pas lésiné sur les moyens, avec une équipe de neuf pacers (dont cinq pros, parmi lesquels Théo Détienne et Arthur Joyeux-Bouillon). En ajoutant les ravitailleurs, les photographes, cameramen et le pilote de drone de l’équipe média, mais aussi les journalistes embarqués, les partenaires et Joseph Mestrallet dans un rôle de logisticien, ce sont en tout 35 personnes qui ont été mobilisées !
 
"J’ai pris en charge la traversée en bateau, l’hébergement et les repas des pacers du lundi au samedi, confie Aurélien Dunand-Pallaz. Ça représentait un budget de 12 000 euros, qui comprenait aussi 2 000 euros à verser à la ligue corse de la FFME (fédération française de la montagne et de l’escalade), qui authentifie le record." Le reste (et la plus grosse partie) de la note a été réglé par ses partenaires, à commencer par Compressport, associé à Scarpa, Nutripure et Julbo. "Je ne peux pas donner le montant, mais on parle de plusieurs dizaines de milliers d’euros, indique Guillaume Vautier, directeur marketing de Compressport, qui accompagne "ADP" depuis 2013 . Pour nous, c’est un gros budget."
 
La marque, qui a créé pour l’occasion un prototype de tee-shirt de 50g thermo-régulant, n’a pour autant pas hésité à accompagner l’athlète. Et s’en félicite : "D’un point de vue story telling, c’est intéressant quand on a un projet hors circuit et qu’on arrive à bien le diffuser. L’audience a été monstrueuse, la vidéo d’arrivée a totalisé 2,5 millions de vues ! Pour nous, ce sont des niveaux qu’on atteint très très rarement pour une victoire au championnat du monde d’Ironman ou à l’UTMB. C’est plus que pour celle d’Aurélien à la Diag’. En revanche, c’est un projet qui n’a parlé qu’à une audience française."
 
La médiatisation va continuer, puisque la sortie d’un documentaire de 52 minutes est programmée pour 2027, "si possible avec une avant-première au Grand-Rex", espère Guillaume Vautier. Il ne serait alors pas le premier à diffuser son film dans la prestigieuse salle parisienne, puisque l’influenceur Clem Qui Court y a présenté son dernier documentaire (Baekdu Daegan) et que suivront bientôt ceux de l’influenceuse Nouchka Simic (Vivante) ou du spécialiste des défis hors normes, Aurélien Sanchez (Across America) sur son record de la traversée du Pacific Crest Trail. 

Un risque de surenchère ?

Autant de projets centrés sur des FKTs (Fastest Known Times) - du nom du site américain qui fixe les règles, procède à l’homologation et catalogue les records selon le degré d’assistance - de plus en plus prisées par certains athlètes. "Ce que j’aime sur un record, c’est que ça me permet de construire mon histoire avec un itinéraire et un territoire qui me tiennent à cœur", explique la Franco-Américaine Hillary Gerardi, qui a échoué début septembre à battre le record du GR20 d’Anne-Lise Rousset-Séguret.

Détentrice de plusieurs records, l’athlète de la vallée de Chamonix plaide cependant pour une clarification. "Les FKTs ne devraient avoir lieu que sur des itinéraires possibles à répéter et qui possèdent un véritable intérêt. C’est chouette de se challenger sur sa colline mais est-ce que ça mérite un éclairage médiatique ? Aurélien (Dunand-Pallaz), lui, mérite le buzz. Il a réalisé un exploit énorme sur un parcours emblématique. En plus du sportif, il a su activer la machine médiatique."
 
"Avec Lucille (sa compagne), on a vécu une aventure intense, la plus forte de ma vie", confie quant à lui Aurélien Sanchez, à propos de son record du Pacific Crest Trail, battu un mois plus tard par l’Américain Nick Fowler (qui plus est sans assistance). Imprégné de la culture des FKTs depuis ses débuts, l’unique finisher français de la Barkley, qui avait construit un gros projet en sollicitant des sponsors (dont son équipementier Cimalp) pour un budget autour de 20 000 euros, s’interroge aussi, appelant à un retour vers plus de simplicité : "Les FKTs, c’est trop bien, mais j’ai peur qu’on s’y perde et que chacun organise sa propre course. Moi-même, j’ai des choses à remettre en question. J’ai parfois joué la facilité lorsque Lucille a porté mon sac. Si c’était à refaire, je ne me l’autoriserais pas."
 
Et l’ultra-traileur de 35 ans d’ajouter : "Le risque, c’est de tomber dans une surenchère en matière d'assistance. A la base, les FKTs sont des aventures. J’ai envie de contribuer à faire machine arrière. J’ai d’ailleurs envoyé un mail à FKT pour leur demander de réglementer l’assistance. Ils m’ont répondu que c’était compliqué. Lors de mon prochain FKT, je mettrai moi-même des règles en place." Quant à Aurélien Dunand-Pallaz, il va revenir en 2027 à un programme plus classique : "J’aime les FKT mais le GR20 était mon projet personnel ultime dans le domaine. Aucun autre sentier ne me fera autant vibrer."

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